Nez percés en Nouvelle-Guinée occidentale

Saviez-vous que les tatouages et les scarifications ont été beaucoup plus étudiés que les autres ornements corporels des peuples et tribus à travers le monde ?

En anthropologie du corps du monde  tribal on distingue trois grandes catégories : le tatouage, les scarifications et « le reste », mot fourre-tout dans lequel se retrouvent les piercings et tout ce qui s’y apparente. Bien sûr, on connaît quelque peu l’Histoire et la signification de certaines modifications du corps (l’élongation du cou des femmes du peuple Karen, les plateaux des diverses tribus en Ethiopie, l’élargissement des lobes d’oreilles en Asie du Sud et j’en passe….) mais la plupart du temps cela reste assez sommaire et les informations disponibles concernent principalement les peuples et tribus les plus connus; le travail de documentation autour des modifications corporelles tribales n’est pas aussi complet que celui concernant le tatouage et les scarifications (par exemple, les travaux sur l’Histoire du tatouage de l’anthropologue Lars Krutak sont impressionnants de par leur qualité et leur précision).

En fin de compte, peu de spécialistes semblent s’être penchés profondément sur l’altération du corps, en matière de piercings, des tribus aux quatre coins de la planète si bien qu’aujourd’hui nous n’avons sous la main que peu d’informations. C’est particulièrement le cas pour le sujet que je souhaite aborder dans cet article : les modifications nasales des peuples en Nouvelle-Guinée occidentale.

Histoire des piercings sur le bout du nez

Pour commencer, voici un problème récurrent : régulièrement dans la communauté des modifications corporelles modernes (par communauté j’entends les acteurs de ces pratiques, les passionnés, les professionnels, les curieux) on pense inventer de nouvelles techniques, des procédures inédites, mettre au point des modifications du corps qui, croit-on, n’avaient jamais vu le jour auparavant. Notons que la démarche et le parti pris sont estimables et c’est comme cela que la culture des modifications du corps ne cesse de s’enrichir et d’évoluer au fil du temps. Mais en vérité il est fréquent que les gloires qu »on » s’attribue devraient normalement revenir à divers peuples et tribus qui réalisaient telles et telles modifications bien avant nous. Et cette appropriation est causée par la rareté des archives concernant ces fameuses modifications tribales peu connues.

Un exemple concret résultant de ce manque d’informations : le 14 août 2012 apparaît sur BME un article à propos d’un « nouveau-né » dans le monde du piercing. Photo à l’appui, on y présentait deux billes de métal logées sur le bout du nez d’un homme.

Mantis BME

À première vue, le principe est le même qu’un piercing à la narine, la différence se situe dans l’emplacement (d’autres différences concernent aussi la cicatrisation et tout ce qui y a trait mais j’aborderai cela en bas de page). « Novateur » pensait-on donc à l’époque, si bien qu’il a été baptisé par le perceur l’ayant réalisé : Mantis piercing (« mantis » signifiant mante religieuse). Pourtant, ce type de piercing nasal est présent dans diverses parties du monde depuis des lustres. De premier abord, cela semble être de simples piercings nasaux sans grand intérêt particulier; bien entendu ce n’est pas la modification corporelle innovante par excellence, malgré tout je pense qu’il est intéressant de s’attarder un peu dessus et de remonter sur ses traces à travers le monde.
Avant de continuer j’aimerais apporter une précision imagée :

Austin & mantis piercing

Visuellement, le « mantis » a le même rendu que « l’austin bar » et généralement les deux sont confondus. Pour le premier, ce sont deux piercings indépendants, percés horizontalement, partants bout du nez et ressortants à l’intérieur des cavités nasales. Pour « l’austin bar » c’est une barre droite traversant horizontalement le cartilage du bout du nez mais ne passant en aucun cas à l’intérieur de ce dernier.

Présent en Asie…

Dans l’État d’Odisha, sur la côte Est de l’Inde, vit la tribu Desia Kondh (faisant partie du peuple Kondh et donc étant liée à la tribu Dongria Kondh. Pour le point culture générale, les Dongria Kondh se sont fait connaître du grand public parce que leur Histoire récente est très semblable à celle des Na’vi du film Avatar).
Les filles Desia Kondh sont percées (contrairement aux Dongria Kondh, les hommes Desia Kondh échappent à la pratique) dès leur plus jeune âge -bien avant leur premier anniversaire. Ainsi, au niveau des cartilages auriculaires sont placés précisément seize anneaux d’argent puis deux anneaux sur la pointe du nez et tout cela est effectué dans un but spirituel.
Desia kondh 3
Comme de nombreux peuples et tribus à travers le monde (les Ainu au Japon ou bien les Atayal en Asie par exemple) les Desia Kondh croient fermement que les esprits malfaisants peuvent pénétrer dans le corps humain par les orifices des oreilles et du nez (par la bouche et le nombril selon les Ainu). Cependant, selon leurs croyances, ces esprits peuvent être repoussés grâce au métal, c’est pourquoi deux anneaux dorés ornent somptueusement le bout du nez -et les oreilles- de chaque femme Desia Kondh.
Desia Kondh 5
…jusqu’en Nouvelle-Guinée occidentale

Intrigué par ce type de piercing avec un placement peu commun, je me suis demandé si on pouvait trouver des traces de son existence ailleurs sur la planète. Et c’est après avoir sillonné le web pendant de longues heures que je me suis retrouvé, virtuellement, en Océanie.

Les Korowai et les Kombai sont deux peuples distincts -bien que leur culture, leurs rites et croyances soient très proches, à l’exception de leur langue très différente- vivant en Nouvelle-Guinée occidentale. Un des éléments caractéristiques qui lie ces deux peuples est leur façon de se parer d’ornements charnels. Leur mode de vie ainsi que tout ce qui y a trait a été relativement bien étudié et documenté (pour ne citer qu’un exemple, l’ouvrage « Society of others : Kinship and mourning in a West Papuan place » de Rupert Stasch, si cela vous intéresse) toutefois une clé fascinante de la culture de ces peuples est complètement passée à la trappe : la modification du corps.

Il s’avère que les hommes et femmes Korowai-Kombai arborent quelques piercings faciaux, majoritairement à travers le nez. Bien qu’ayant vraiment peu de matière à exploiter concernant ceux-ci, de par l’extrême manque d’informations et d’archives sur le sujet, ils sont si fascinants que cela mérite de s’y attarder un moment, ne serait-ce que pour permettre à ceux qui n’en avaient pas connaissance de savoir qu’ils existent. Et connaître l’existence de ces piercings est déjà un premier pas dans la démarche de les faire perdurer, d’empêcher qu’ils tombent dans les abîmes des modifications corporelles tribales disparues et oubliées. J’ajouterais que cet article permet aussi d’archiver un savoir et un contenu qui n’apparaissent nulle part ailleurs sur le web.
Kombai 1
La photo ci-dessus est la plus répandue sur le net, il est aisé de mettre la main dessus et naturellement c’est grâce à celle-ci que j’ai découvert les modifications du corps des Kombai-Korowai. Plusieurs choses m’ont frappées dans ce cliché : cet anneau, taillé dans un bois local, qui part de l’extrémité basse d’une narine, passe à travers le septum (cartilage nasal qui sépare les narines) et ressort au même endroit mais de l’autre côté du nez. Percer la narine de façon aussi basse est déjà très peu répandu en occident (c’est peu conseillé, risque de complications) mais alors y insérer un anneau rudimentaire traversant l’entièreté du nez, c’est inédit.
Puis, il y a les deux trous présents sur le bout du nez de cet homme qui viennent, à ma plus grande joie, confirmer que le « Mantis piercing » existe depuis belle lurette en Océanie aussi.

Une variante de ces piercings réalisés aux extrémités basses des narines consiste à insérer dans les trous créés des os d’ailes de chauve-souris ou d’écureuil volant. Cela n’est pas sans rappeler les fausses moustaches de jaguar, faites de bois de palmier, qu’arborent les individus des tribus Matsés et Matis en Amazonie péruvienne.Korowai 3Concernant ceux sur le bout du nez, on constate plusieurs versions (et je vous réserve la plus captivante pour la fin) tant au niveau du perçage que des bijoux. Os d’animaux ou fines tiges taillées dans le bois peuvent être portés dans différents degrés d’inclinaison. Exemple ici ou bien ici
Certain Korowai-Kombai insèrent même parfois des cornes de scarabée noir sur le bout de leur nez et, note à part, cela donne un petit côté licorne très amusant : l’idée de découvrir un jour une tribu qui pratique des modifications corporelles nasales s’apparentant de près ou de loin à une corne de licorne m’émerveille depuis longtemps.
Korowai 2
Ainsi, ces peuples portent fièrement ces curieuses modifications nasales et, par là on pourrait penser qu’avec celles-là on a finalement fait le tour des piercings pouvant être réalisés autour du nez : après tout, après l’austin bar (présenté plus haut), le rhino piercing (même principe que l’austin bar mais positionné verticalement), le deep rhino piercing (variante du piercing précédent), les nostrils (narines classiques), les high nostrils (variante du précédent), les low nostrils (de même)… quelles possibilités nous reste-t-il encore ? Curieusement, il semblerait qu’on n’ai pas fait le tour des possibilités.

Stretching du bout du nez

En pleine errance virtuelle et toujours en quête d’informations concernant l’altération corporelle chez les Korowai-Kombai, j’ai fini par dénicher le Saint Graal, la perle rare. C’est en regardant par hasard une vidéo d’un reportage avec Bruce Parry chez les Korowai que j’ai repéré un détail qui passerait inaperçu pour ceux qui n’ont pas l’œil aguerri et/ou qui ne s’intéressent pas particulièrement aux modifications corporelles tribales.

Au cours des 4 minutes de vidéo où l’on assiste à divers rituels tribaux, la caméra fait de brefs gros plans sur des hommes de ce peuple. Et c’est ainsi que l’on prend connaissance de l’existence de piercings stretchés (élargis) sur le bout du nez des Korowai.

  • SeptrilSeptril 2Petit aparté pour expliquer brièvement aux non initiés à ces pratiques comment ce piercing fonctionne : il s’agit dans un premier temps de percer le septum, autrement dit la cloison nasale qui sépare les narines. Ensuite, il est nécessaire d’agrandir petit à petit, au fil des mois et des années, celui-ci afin de créer un trou qui permettra d’y insérer un bijou (un tunnel) de taille assez conséquente (minimum dix millimètres de diamètre) afin de pouvoir réaliser la suite. Ainsi, avec le trou formé dans la cloison nasale, il est ensuite possible de réaliser le piercing sur le bout du nez (que l’on appelle « septril »). Ce dernier est percé sur le bout du nez et ressort pile au milieu de l’intérieur du nez, à l’endroit où s’est formé un trou suite à l’élargissement du piercing de la cloison nasale. Une fois ce fameux septril percé, il est possible de l’agrandir lui aussi à volonté.
    C’est assez laborieux de mettre des mots là dessus, néanmoins en pratique cela reste relativement simple. Note à part, pour les non-bilingues, septril est la contraction de septum et nostril (signifiant narine en anglais).

Bref, ce piercing existe aussi, bien que très peu commun, en occident. Aperçu ici et là sur le net, il a été fait pour la « première fois » au salon Obscurities à Dallas (USA) fin des années 90 début 2000 (pas de précision sur la date exacte, hélas), si bien que le perceur l’ayant réalisé a aussi eu la prétention de le baptiser (septril) puisqu’à l’époque -croyait-on, comme pour le Mantis- c’était nouveau. Or, la découverte des Korowai confirme que « nous » nous sommes encore appropriés quelque chose qui existait déjà.

septril 3
Ces captures d’écran sont pour l’instant la seule trace que j’ai pu trouver de cette modification corporelle particulière, je serais très reconnaissant envers quiconque ayant plus de photos ou d’informations à ce sujet. Finalement, la seule chose que je puisse faire ici, à défaut de pouvoir vous en raconter plus, c’est de constater qu’ils portent des septrils stetchés qui -à vue d’œil- ont une taille aux alentours de dix millimètres.

Cas concrets en Occident

En occident, quelques rares passionnés de modifications corporelles ont tenté l’aventure du septril stretché (on les compte sur les doigts d’une main) néanmoins niveau taille cela n’est jamais allé bien loin. Deux, trois, quatre voire cinq millimètres tout au plus pour le cas le plus connu sur la toile. Mais est-ce qu’actuellement quelqu’un peut se vanter de rivaliser avec les Korowai-Kombai ? Pour notre plus grand plaisir : oui !

Depuis quelques années je suis du coin de l’œil l’américain Josh R. sur les réseaux sociaux et, vous l’aurez compris, ce jeune homme porte merveilleusement bien un septril élargi. Je l’ai questionné et lui ai demandé de m’envoyer une photo pour pouvoir étoffer cet article : voilà à quoi cela ressemble.Josh

N’étant pas spécialement fan, voire pas du tout, du bijou qu’il porte ici, ce tunnel laissant entrevoir l’intérieur du nez permet malgré tout de comprendre un peu mieux comment fonctionne, anatomiquement parlant, ce piercing. Pour l’anecdote, sachez que la plupart du temps il porte des bijoux ne laissant pas entrevoir son intérieur nasal, mais ce qui me laisse le plus admiratif c’est quand il arbore une pierre précieuse taillée en pointe ce qui lui donne un côté licorne… ou bien triceratops selon ses dires (pour la photo c’est par ici).

« Ce n’est pas aussi douloureux qu’un piercing au septum où le simple fait de sourire fait grincer des dents à chaque fois que l’on stretch. Néanmoins, cela reste une douleur forte et très particulière » me dit-il.

Bonus : témoignage personnel à propos du « mantis » piercing

En quelques mots, depuis six mois, j’ai le plaisir d’avoir deux fins bijoux qui ornent le bout de mon nez. Étant un piercing « rare » on a peu, voire pas du tout, de retours sur la viabilité et la praticité de celui-ci. Principalement, c’est vraiment différent d’un piercing à la narine : au niveau de la douleur, cette dernière est très vive, forte, mais courte, cependant elle n’est pas comparable à la douleur d’une narine ou d’un septum percés. Ensuite vient la cicatrisation, celle-ci est beaucoup plus rapide qu’au niveau de la narine (cette dernière met au moins 6 mois) dû au fait qu’à cet endroit le cartilage est, contrairement à ce que l’on pense, extrêmement fin.
En revanche, il est assez difficile de vivre avec les premiers mois, particulièrement en hiver : ces piercings permettent de se rendre compte que, inconsciemment, l’humain se touche fréquemment le nez au cours d’une journée. Or, pour une bonne cicatrisation, il est absolument hors de question de se tripoter le nez et par conséquent les piercings. Il faut donc résister à cette fâcheuse habitude. Ce qui est d’autant plus embêtant, c’est quand il s’agit de se moucher : bienvenu en enfer, le frottement du mouchoir sur les piercings a tendance à les irriter très vite, par conséquent il faut réussir à évacuer les fluides nasaux sans pour autant frotter le bout du nez sur le mouchoir. Complexe, malgré tout je pense que cela vaut le coup de passer à travers ces minces épreuves : le résultat est très plaisant.

Les piercings stretchés sur le bout du nez seraient-ils la future lubie des « freaks » adeptes de modifications corporelles ? En constatant que beaucoup de choses dont j’ai parlé sur PoubelleBleue par le passé ont fini par se réaliser, je pense qu’il y a de véritables chances de voir ne serait-ce qu’une petite vague de bouts du nez stretchés. Affaire à suivre…

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